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Lundi 19 a 23h10, je suis a la bourre...Rajendra vient de me deposer a la gare a moto. Pour aller sur les quais je suis oblige d'enjamber des dizaines de corps etendus sur le sol dans le hall de la gare. Ils sont tous recouverts de draps blancs. Il faut savoir que c'est normal, dans toutes les gares d'Inde c'est comme cela. Tous ces gens dorment sur place en attendant leur train ! Le train s'en va dans 5 minutes, j'y accede enfin. Pas de doutes je ne me suis pas trompe de train, la moitie des occupants sont des militaires, un quart des civils et le dernier quart des touristes.La machine se met en marche doucement en direction de Jaisalmer...ville dont les deux premieres industries sont l'armee et le tourisme ! Ma couchette se trouve dans le couloir le long de deux fenetres dont l'une ne ferme pas. Alors que les passagers s'organisent et ne tardent pas a s'allonger pour dormir, je sors ma lampe frontale pour ecrire quelques lignes mais ca a l'air de deranger certains...allez quoi ! quelques minutes pas plus. Il est tout de meme tard je vais aussi m'allonger car la nuit sera courte. Pour etre court ca l'est, j'ai froid car l'air froid du desert la nuit s'engoufre par la fenetre qui ne ferme pas. Rien a faire pour la fermer. Je decide de m'installer en position lecture ce qui m'eloigne de la fenetre et je ressors ma lampe frontale, tant pis... Tout le monde dort je suis tranquille.
Je reprend alors la lecture de "Devant la douleur des autres" de Susan Sontag. Un livre qui parle de la guerre, de la photographie de guerre, de l'usage que l'on peut en faire ainsi que la signification que l'on peut y apporter selon les legendes qui leurs sont attribuees. Tres interessant tout cela d'autant plus que dans 2 heures notre train passera a Pokaran, petite ville pres de laquelle se deroulent les essais nucleaires Indiens. Le jour de mon depart en Inde alors que je dejeunais avec mon ami Anil, nous evoquions les 2 attentats auquels venait d'echapper le president pakistanais Musharaf. Il est quand meme garant de la "securite" qui regne en ce moment ! Alors s'il lui arrrivait quelque chose, les integristes qui chercheraient a prendre le pouvoir seraient en possession de la bombe atomique. Anil est persuade que si les pakistanais etaient vraiment en possession de celle-ci ils l'auraient deja utilisee contre l'Inde.
Mieux vaut-il ne pas le savoir ! J'ai alors repense a ce jour ou j'etais en train de verifier un tirage photo de 1m20 sur 2m40, tirage expose a la vue toute personne qui passait par la. J'ai entendu ceci : "il faut vraiment etre malsain pour faire des photos comme cela'' La photo representait a l'echelle 1/1 le cadavre d'un soldat afghan la gorge tranchee sur 20cm.
Connaissant un petit peu le photographe, je peux vous dire que non seulement il est sain, mais en plus il a sacrement la tete sur les epaules. Tout cela pour dire que si vous lisez les 15 dernieres lignes du livre de Susan Sontag, vous comprendrez... qu'on ne peut pas comprendre ! Lors de mes expositions on m'a a plusieurs reprises reproche le manque de legendes. Je n'y tient pas. Si vous pensez y voir ce que represente l'Inde, vous vous trompez ! L'inde c'est autre chose..., c'est beaucoup plus..., c'est tout ce que j'exclus volontairement et parfois volontiers de mon cadre et qui a ete maintes et maintes fois montre par d'autres. Ma vision se voudrait plutot disons..."onirique". Donc pas de legendes ! Je n'ai aucune velleite journalistique.En decembre 2002, j'ai accroche quelques images dans le salon de coiffure de mon ami Rino. Parmi celles-ci, cette photo que vous connaissez d'un enfant assis sur un sol en damier et se tenant la tete entre les mains. Beaucoup pensent que cet enfant est triste ou qu'il est en train de pleurer. En dehors du cadre a gauche, donc ce que vous ne voyez pas, un autre enfant est en train de rire avec lui ! Mais le plus interessant c'est ce qu'une cliente de Rino a remarque sur cette photo, qui n'avait attire l'attention de personne jusqu'alors. En haut a droite de l'image un signe est peint en rouge sur le mur, c'est une svastika !
Cette cliente a fait un scandale, elle etait juive... Bon c'est vrai, Hitler a fait de la svastika le symbole du nazisme (deja durant la guerre 14-18, la svastika avec le sens des branches inversees etait re-utilisee par l'armee allemande). Rino a du decrocher la photo sous menace de perdre sa cliente. Il eut ete interessant pour sa culture de savoir qu'en Inde la svastika est un symbole de bonheur et d'energie depuis un certain nombre de siecles et que l'on retrouve partout represente sur des murs, des livres, des textiles ou autres. La cliente ne le savait pas, Rino a voulu lui en expliquer l'origine mais elle n'a pas voulu en ecouter plus. Tout cela pour vous dire que l'on peut interpreter et voir une image differemment selon qui et ce que nous sommes. Alors pourquoi ne pas mettre une legende me diriez-vous ? Tout simplement parce que celle-ci dirait : "Enfant en train de rire avec un autre enfant qui se trouve a gauche en dehors du cadre alors qu'il se tient la tete. En haut a gauche sur le mur se trouve une svastika peinte en rouge sur le mur. L'origine de ce symbole est............" Franchement ce n'est plus une legende, c'est un traite justificatif ! Durant cette nuit froide dans le train j'en suis ensuite venu a me poser cette question : "Est-on propriaitaire de notre image ?" A cette question je repond non et de facon categorique ! De quel droit et pour quelles raisons serait-on propriaitaire d'une representation de nous que nous offrons a la vision de l'autre !?
Petit dialogue imaginaire :
- Es-tu propriaitaire de ton image ?
- Je suis propraitaire de mon image !
- Oui mais je te regarde, ce regard m'appartient, je suis donc propriaitaire du regard que je porte sur toi ...
-...etc...etc...
On peut tres bien imaginer que ce dialogue se termine vite en "diarrhee verbale"...! Il y a 2 ou 3 ans je prenais en photo un reflet dans la devanture d'un cafe lorsque le tarvernier est sortit en vituperant "Et mes droits d'auteur alors..." Je croyais rever...!?! de quoi etait-il l'auteur...? et en connaissait-il seulement le sens ? Il avait pourtant l'air "tres sur" de ses droits ! La derive est parfois telle qu'il m'arrive de me demander si un jour (pas si lointain) il ne faudra pas avant de porter le regard sur quelqu'un, lui en demander l'autorisation !!!
Lorsque j'expose, une partie du texte que j'ai ecrit pour presenter mes photos dit en partie ceci : "Nous vivons dans la societe du paraitre, les indiens vivent dans la societe de l'etre. Ils sont !" Je me suis rendu compte il y a peu que tout etait resume la-dedans. Vous pouvez photographier des indiens de pres, de loin, qu'ils soient culs-de-jate, nains ou obeses ils ne vous diront rien. Parce qu'ils sont ce qu'ils sont.
Ils sont ! Alors que nous, qui faisons tout pour paraitre le plus ceci le plus cela, pour donner la meilleure image de nous, nous ne sommes pas ce que nous sommes ! Sans doute parce que nous avons peur, peur d'etre ce que nous sommes. Alors en revendiquant notre droit a l'image, a notre sois disant propre image, on essaie peut-etre seulement de recuperer le controle de cette image ! De quel droit je prend tout ces gens en photo, en Inde ou ailleurs me diriez-vous ? Et pourquoi est-ce que je fais de la photo ? Precisement je n'en sais rien, mais j'ai toujours voulu photographier des gens, la vie ! Il m'a fallu beaucoup de temps pour y arriver, j'ai pour cela du me depasser et lutter contre ma timidite. Le theatre et la pratique du clown m'ont beaucoup aide. Si c'etait possible je ne ferai que ca, de la photographie, et ensuite j'offrirai les tirages. Ce que je sais aussi c'est que je le fais par necessite et que j'en ressens le besoin. Mon corps et mon esprit le reclament. Mais aussi parce que cela me rend heureux ! Je m'explique : il m'arrive de marcher durant 4 heures sans faire une photo, je ne fais que regarder et observer. Puis pousse par je ne sais quelle force, les choses se mettent en place devant moi : je vois alors mieux et tout ! Je prends 10, 20 ou 60 photos... Pendant tout ce temps, mon corps et ma tete semblent se remplir, je suis totalement concentre, je ne pense plus a rien, je ne fais que regarder, voir et declencher. Je suis dans un etat second de pleinitude !. Puis cela se calme, petit a petit je me sens vide, presque fatigue, bien dans ma peau puis apaise...L'an passe, lorsque j'etais en Inde, j'ai recu un mail de Luc qui disait ceci : "Maitriser les choses c'est etre creatif, et etre creatif c'est etre heureux". Oui c'est bien cela, je fais de la photographie parce que cela me rend souvent heureux... Cela m'amene a beaucoup douter...aussi !
Mardi 20 a 6h du matin, j'arrive a Jaisalmer. Il fait encore nuit mais je me rends deja compte d'une chose : cette ville doit etre sublime ! J'arrive a mon hotel et rejoins la terrasse pour regarder le soleil se lever. On me prepare un "chai" de bienvenue alors que venant d'a cote j'entends : "Get up, Stand up" de Bob Marley. Je decouvre autre chose aussi, les mirages ici on ne les vois pas, on les entend !!! Un tout les quart d'heures au dessus de nos tetes...
Mercredi 21 a 16h, je suis en train de marcher a l'ecart de la ville lorsqu'au loin j'apercois un groupe de corbeaux s'affairant au sol. Je m'approche en gardant mes distances, les corbeaux ne reagissent pas encore a ma presence mais j'ai compris. Je ne m'arrete pas. Quelques metres plus loin je me retourne, j'hesite...puis je continue mon chemin. Finalement je reviens sur mes pas. Je m'approche prudemment, les corbeaux s'envolent. Il en reste un et je prends une photo. Deux chiens s'approchent et chassent le dernier corbeau. Alors ils vont s'allonger et je les entend soudain se mettre a pousser des gemissements...Ils sont en train de pleurer le jeune chien ecrase a cote d'eux... quelques instants auparavant un corbeau lui devorait les entrailles...!
Vous ne comprenez pas pourquoi j'ai fait cette photo, n'est-ce pas ?
...1/4
Rédigé à 09:52 dans Histoires... | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
Je relis pour la deuxieme fois la biographie de HCB, Henri Cartier-Bresson... Non pas que je sois un fan de ses images (je ne l'ai d'ailleurs jamais ete), mais parce que sa vie est interessante.
Je lisais hier un passage concernant ses debuts, lors de son voyage au Mexique dans les annees 30, et il disait qu'il ne photographiait jamais aussi bien que lorsque qu'il ne comprenait pas la langue... Ainsi il pouvait se concentrer sur ce qu'il voyait.
Pour ma part je pratique une technique qui m'est propre et qui rejoint cette pensee, mais que je deconseille fortement surtout en Inde ou elle devient dangereuse en raison de l'anarchie de la circulation animale, humaine et motorisee...
En effet, il m'arrive de mettre mon Ipod (assez fort), et d'ecouter en boucle le meme album. Cela me met alors dans un etat de parfaite concentration visuelle...
Rédigé à 14:20 dans Histoires... | Lien permanent | Commentaires (2) | TrackBack (0)
Vue du balcon de ma chambre, il y a une heure
Voici le deuxieme Noel que je m'apprete a vivre en dehors de ma famille... Le premier etait en 1997, j'etais en Argentine depuis plusieurs mois. Depuis le 15 novembre j'accompagnai en Patagonie Claudio Sutter, photographe de faune et de flore. Durant un mois nous avions parcouru le parc national Nahuel Huapi. Debouts chaque matin a 4 heures... J'en garde de merveilleux souvenirs... Des images qui ne s'effaceront jamais de mon esprit comme ce matin ou nous attendions dans la voiture l'approche du lever de soleil... Il faisait froid, du givre recouvrait la clairiere dans laquelle nous nous trouvions... Dans la beaute de cette lumiere blanchatre sont petits a petits apparus autour de nous des centaines de lapins et de lapereaux qui s'eveillaient eux aussi... Magique, je crois que c'est ce a quoi je pense en m'imaginant a nouveau cette scene.
Nous avions pu passer une nuit sous la tente dans le parc national ''Los Arrayanes'', ce qui est formellement interdit (Claudio est membre de la ''Fondation Vida Silvestre'', l'equivalent de la WWF en Argentine. El silvestre etant un tamanoir). Le parc ''Los Arrayanes'' couvre 1700 hectares d'un arbre unique au monde, et donc tres protege. Il est de couleur canelle-orangee. Sa faune endemique, en particulier une sorte de petit cerf appele le ''pudu-pudu'', aurait inspire Walt-Disney pour creer ''Bamby''. Une autre version dit que cela lui aurait inspire ''Fantasia''.
A la fin de ce periple d'un mois, nous etions partis rejoindre un de ses amis, garde parc du parc national Lanin. C'est en compagnie de son epouse, d'un gendarme des frontieres (la frontiere chilienne est tres proche) et d'un indien Mapuche, que nous avions celebre Noel en mangeant a la belle etoile une chevre (une famille d'indiens vivant dans la montagne, nous l'avaient prepare le matin sous nos yeux). En guise de decor, de l'autre cote de la frontiere, le volcan Osorno. Etonnante copie du Fujiyama...
Je souhaite a tout enfant, petit et grand, de vivre ce genre de moments... Cadeaux de la vie...
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