En 1965, à peine âgée de vingt ans, Solange Brand part pour Pékin rejoindre un poste de secrétaire à l’ambassade de France. Passionnée de journalisme et de voyages, elle trouve là l’occasion de se confronter à un autre monde, bien plus éloigné du nôtre qu’il ne l’est aujourd’hui. De Gaulle vient de reconnaître la République Populaire de Chine mais, guerre froide oblige, le pays est considéré comme hostile et n’est accessible qu’aux « amis politiques ».
Avec l’appareil qu’elle a acheté à Hong Kong d’où elle fait venir ses films couleurs alors introuvables en Chine, Solange Brand réalise ses premières photos de rue dans une cité horizontale, aux vastes ciels, qui n’existe plus aujourd’hui. De 1965 à 1968, elle va être témoin de la montée progressive de la Révolution culturelle : depuis les premiers indices d’agitation étudiante jusqu’aux immenses manifestations qui provoqueront la mise à l’écart de la direction du Parti communiste et l’épuration brutale de toute la société. Nulle intention politique dans les images de Solange Brand. Elle voit des masses en mouvement sans toujours comprendre ce qui se passe, faute d’informations et n’a aucun contact avec la population à qui il est interdit de communiquer avec les étrangers. Sans imaginer la valeur historique que ses images acquerront, elle enregistre les rassemblements apparemment improvisés, dans les rues, la multiplication des Dazibao, des portraits de Mao et de ses citations jusque sur les bicyclettes, les représentations de théâtre de rue parodiant la morgue des « bourgeois » et des marines américains. Pour rendre compte des gigantesques rassemblements à partir d’août 1966, elle recourt tantôt à des plans généraux en plongée dans lesquels l’expression « masses populaires » prend tout son poids, tantôt à des plans plus rapprochés, des scènes dans lesquelles l’individu se trouve confronté à sa dissolution dans l’unanimité de l’action collective.
Choix, contrainte, liberté ? Seul compte désormais le jeu des forces mises en mouvement, figurées par ces fleuves humains hérissés de poings tendus, sur lesquels flotte le rouge des drapeaux et des « petits livres » de Mao. Peu de sourires, beaucoup de gravité chez ces jeunes gens, le plus souvent filles d’un côté, garçons de l’autre, fiers d’être les acteurs d’un moment historique, dont ils ignorent cependant l’origine véritable et l’aboutissement prochain. Tous les regards se tournent vers cette étrangère, hésitant entre l’indifférence et l’incrédulité, rarement hostiles malgré les slogans xénophobes mainte fois proclamés.
Ces rares photographies en couleur de la Révolution culturelle à ses débuts ne prétendent pas montrer toute la réalité d’une période de l’histoire tragique pour des millions de victimes. . Elles rendent compte des événements à la première personne, dans une approche empreinte d’une discrète sympathie à l’égard de ces jeunes gardes rouges guère plus âgés que celle qui les photographiait. En résonance par son « innocence » avec l’apparente spontanéité de cette révolution naissante dont la jeunesse enthousiaste fut, sinon l’instigatrice, du moins l’instrument.
J.-C. F.
sbrand@noos.fr